1847 - Colonie Agricole de la Vallade (17 Rétaud) : maltraitance des enfants ou cabale politique ? - Archives

D 22 janvier 2011     H 18:32     A Pierre     C 0 messages A 541 LECTURES


Plan général de cette étude Références et bibliographie

Une pluie de critiques s’abat sur la Colonie Agricole du Comte de Luc, La Vallade à Rétaud. L’administration départementale de la Charente-Inférieure ne sait plus où donner de la tête, tant les élus et les responsables des hospices sont unanimes à pointer du doigt une institution qui n’est pas à l’abri de tout reproche, et dont le fondateur, le Comte Jean de Luc, est absent. Mais où est-il donc passé ?

Source : Archives Départementales 17 - Cote 3 X 373 - Transcription : Christine Vignaud et Pierre Collenot

Voir : 1847 - Pluie de critiques sur la Colonie Agricole de la Vallade (17 Rétaud)

Archives de l’année 1847

- 29/08/1847 - Le Comte de Luc à ? (membres des commissions administratives des hospices ?). Voir ce document
- 25/09/1847 - Lettre du Comte Jean de Luc au Préfet de la Charente-Inférieure.Voir ce document
- 26/10/1847 - Le Sous-Préfet de Saintes au Préfet de la Charente-Inférieure. Voir ce document
- 02/11/1847 - Le Préfet de la Charente-Inférieure au Sous-Préfet de Saintes. Voir ce document
- 05/11/1847 - La Commission administrative des hospices civils de la Rochelle à M. le Préfet de la Charente-Inférieure. Voir ce document
- 10/11/1847 - Le Préfet de la Charente-Inférieure au Sous-Préfet de Saintes. Voir ce document
- 17/11/1847 - Le Maire de Saintes au Préfet de la Charente-Inférieure. Voir ce document
- 20/11/1847 - Le Sous-Préfet de Saintes au Préfet de la Charente-Inférieure. Voir ce document
- 06/12/1847 - Le Préfet aux membres de la commission administrative de l’hospice civil de la Rochelle. Voir ce document
- 06/12/1847 - Le Préfet de la Charente-Inférieure au Maire de Saintes. Voir ce document
- 06/12/1847 - Le Préfet de la Charente-Inférieure au Sous-Préfet de Saintes. Voir ce document

29/08/1847 - Le Comte de Luc à ? (membres des commissions administratives des hospices ?)

Le 29 août 1847

Le 13 septembre 1847 un extrait de cette lettre, en ce qui concerne les sourds-muets, a été remis au bureau des travaux publics.

Messieurs,

Notre établissement compte quatre ans d’existence, et jusqu’ici nous n’avons qu’à nous applaudir des sacrifices et des peines que nous nous sommes imposés pour conduire à bien cette œuvre si intéressante. Nous espérons arriver à détruire toutes les préventions qui, jusqu’à ce jour, existent contre ces enfants. Ils grandissent, et nous voyons se développer en eux rien de plus fâcheux que chez les enfants des pauvres gens que nous avons accueillis avec eux ; même, nous le dirons, s’il y a quelque chose de mauvais et des habitudes de paresse, elles existent plus tôt chez l’enfant légitime et la classe pauvre en qui l’on ne trouve aucune reconnaissance, tandis qu’on trouve ce sentiment au point le plus élevé dans les enfants qu’on reçoit des hospices et qu’on élève dès le bas age.

Nous avons été à même d’en faire la remarque dans ceux que nous avons à l’établissement depuis quatre ans et que nous avons reçus à trois ans : un caractère franc et ouvert, un cœur bons et aimant, un goût prononcé pour le travail les distinguent des autres.

La plus grande partie sont portés vers les travaux d’agriculture ; quelques-uns, cependant, sont occupés à la forge, à la taillanderie, menuiserie, sabotier, tailleur et cordonnier ; plusieurs dans ces ateliers se font remarquer par leur aptitude et leur zèle.

- Enfants de l’hospice de Saintes : 31
- Enfants de l’hospice de Rochefort : 20
- Enfants de l’hospice de la Rochelle : 12
- Enfants orphelins ou de femme veuve : 14
- + Sourds-muets : 6

Sur 63 enfants des hospices,
- de 13 à 18 ans, nous en avons six
- de sept à 12 ans, 15
- de cinq ans : 18
- les autres sont au-dessous de cet âge

La cherté des vivres à fort épuisé mes ressource cette année, et nous prions Messieurs du conseil de vouloir bien y avoir égard.

Nous avons l’intention de demander aux administrations des hospices du Département trente enfants de 12 à 15 ans pour les joindre aux plus grands de nos enfants au moment où nous serons définitivement fixés sur notre départ pour notre succursale de Constantine.
Nous avons 40 lits prêts à recevoir des enfants de trois et quatre ans, quand Messieurs des administrations des hospices voudrons nous les confier.

Notre séjour à Paris nous ayant fait connaître un jeune homme doué des connaissances nécessaires pour bien instruire les sourds-muets, deux raisons nous firent vivement désirer de nous l’adjoindre : premièrement, nous étant chargés des enfants trouvés, pourra s’en rencontrer qui naissent atteints de surdi-mutisme, or, loin de les refuser à cause de cette infirmité, nous leur donnerons plus tôt la préférence par ce qu’ils seront plus malheureux ; c’est donc un complément que nous donnons à notre œuvre ; secondement, il n’y a point d’institution de sourds-muets dans notre département ni dans quelques départements limitrophes du nôtre ; or, combien de pauvres sourds-muets végètent çà et là dans nos villes et dans nos campagnes ! C’est à peine si de loin en loin on en peut faire admettre un ou deux dans les institutions royales. Émus de compassion pour ces pauvres victimes de l’ignorance et du malheur, nous voulons aussi les adopter pour nos enfants et implorer pour eux la tendre sollicitude de Monsieur le Préfet et de Messieurs les membres du conseil général. Beaucoup de départements se glorifient de posséder une institution de sourds-muets. Pour compléter la série de nos institutions, il nous manquait un établissement de ce genre ; nous l’aurons si vous l’agréez, et ce qui lui donnera de l’importance sur beaucoup d’autres, c’est qu’il obviera à toutes les inconvénients : l’expérience prouve en effet que l’instruction que reçoivent les sourds-muets et l’apprentissage d’un état ne suffisent pas toujours au grand nombre d’entre eux pour trouver dans le monde une existence convenable ; on aime peu à prendre pour ouvriers des hommes que l’on comprend difficilement. Forcés de quitter les établissements au terme assigné, ils ne savent que devenir ; on les voit mener une vie errante, isolée, et souvent misérable : ne pouvant que rarement communiquer avec les personnes qui les entourent, ils oublient bien vite ce qu’ils ont appris avec tant de peine, il tombe dans le découragement et le découragement conduit à la dépravation des mœurs.

C’est pourquoi, voulant y remédier, nous nous sommes proposés de recevoir tous les sourds-muets du département et de garder tous ceux qui, du consentement de leurs parents, voudront rester avec nous, soit leur vie durant, soit jusqu’à ce qu’ils puissent se placer convenablement ; nous recevrions encore ceux que l’expérience de leur mauvaise fortune ramènerait au bercail. De cette sorte nul ne serait délaissé dans l’ignorance ou le besoin. Réunis aux parlants,, ils travailleront avec eux, et comme eux pourront être envoyés en Afrique dans notre colonie, si les parents ne s’y opposent pas : là ils trouveront plus facilement un appui dans nos enfants parlants qui, une fois établis, se feront un bonheur d’occuper un grand nombre de leurs condisciples sourds-muets. Chaque jour il y aura un temps consacré à l’étude pour entretenir les connaissances acquises et pour les augmenter. On conçoit dès lors qu’à la longue, leur instruction sera de beaucoup plus complète que celle des sourds-muets vivant dans le monde ; précieux avantage qu’ils apprécieront de plus en plus, et qui leur rendra cher leur séjour parmi nous. Disons encore que, délivrés de toute inquiétude sur les besoin du corps, menant une vie réglée par le travail et des exercices religieux, goûtant le charme d’être compris et de leurs frères d’infortune et de leurs amis parlants bientôt initiés au langage mimique, les sourds-muets ne sauraient trouver un sort plus heureux.

À peine notre projet est-il connu que les parents de huit sourds-muets du département sollicitent l’admission de leurs enfants : leur pauvreté ne permet d’exiger d’eux que quelques vêtements. Le nombre de ces infortunés va croître rapidement. Cette œuvre est nouvelle mais utile dans le département : c’est pourquoi nous avons la confiance que le conseil général votera les secours nécessaires pour l’entreprendre et la soutenir. Si nous recevions des élèves des départements limitrophes, on demanderait à leurs départements respectifs la création de quelques bourses que nous fixons à 300 fr. au lieu des 4 ou 500 qu’on exige ailleurs.

La suite de cette lettre est apparemment manquante aux AD17


25/09/1847 – Lettre du Comte Jean de Luc au Préfet de la Charente-Inférieure

Asile de Notre-Dame de Vallade - 25 7bre 1847

Monsieur le Préfet,

Nous avons l’honneur de répondre aux questions que vous nous faites l’honneur de nous adresser concernant l’asile Notre-Dame de Vallade.

Nous avons obtenu du gouvernement, comme vous le savez Monsieur le Préfet, une concession dans la province de Constantine. Nos chers colaborateurs et seize de nos enfans vont partir sous peu pour aller en prendre possession.

Nous serons obligés, pour compléter le nombre de 40 enfants que nous nous sommes obligés d’y conduire, d’avoir recours aux hospices du département, et si les hospices n’étaient pas en mesure de nous les donner, nous serions forcés de nous adresser aux départements voisins ; nous aurons l’honneur de vous soumettre à la demande que nous adresserons à Mrs les administrateurs des hospices à cet effet.

Sur les 40 berceaux que nous avons de disponibles nous tenons essentiellement à ne pas dépasser l’age de quatre à cinq ans au plus et même quatre ans, ces enfants étant bien plus faciles à habituer, pris à cet âge, que plus tard, et souvent, dépassé cet âge, étant paresseux et voleurs où avaient été mendians et ces habitudes sont extrêmement difficiles à corriger, ce qui nous fait donner la préférence pour le moment à cet âge ; plus tard, la colonie d’Afrique établie, on pourra former une cathégorie à part pour ceux qui auraient dépassé cet âge, auxquel il serait nécessaire de tendre une main secourable. Croyez bien, Monsieur le Préfet, que nous nous trouverons toujours heureux de seconder vos vues toutes philanthropiques pour ces malheureux enfants auxquels nous sommes si heureux d’avoir consacré sans retour notre vie et le peu que nous possédons, notre unique pensée étant d’améliorer leur sort.

Nous sommes donc prêts à recevoir les quarante que vous voulez nous verser en différents envois, ce qui vaudra mieux pour eux et pour nous, au reste nous nous en remettons à votre sagesse et à votre bien vouloir pour la maison.

Notre petite division de sourds-muets nous offre les plus grandes espérances. C’est à vous, Monsieur le Préfet, que nous devons sans doute les bonnes dispositions de Mrs du Conseil Général et nous venons vous en témoigner notre bien vive gratitude et vous prier d’agréer nos humbles et profonds respects.

Deluc

Fr. Marie Théodore.


26/10/1847 - Le Sous-Préfet de Saintes au Préfet de la Charente-Inférieure

Charente-Inférieure
Sous-Préfecture de Saintes

Saintes, le 26 octobre 1847

Monsieur le Préfet,

J’ai communiqué à la commission administrative de l’hospice civil de Saintes le contenu de votre lettre du 2 courant relative au placement d’un certain nombre d’enfants trouvés dans l’établissement de Vallade, que dirige M. le comte de Luc.

Voici ce que répond M. le Maire de Saintes son président.

« J’ai reçu votre lettre du 4 de ce mois concernant les enfants trouvés de l’hospice de cette ville que vous désirez voir placer chez M. de Luc.

« J’ai communiqué votre lettre au conseil d’administration de l’hospice ; voici en substance la délibération prise à cet égard.

« Dans ce moment tous les garçons sont placés, soit chez M. de Luc, soit à la campagne chez des cultivateurs.

« Il résulte des rapports des inspecteurs que tous se placèrent à la campagne dans ce moment sont bien placés.

« Ceux qui sont dans l’établissement de M. de Luc sont au nombre de 24.

« La considération que les enfants placés à la campagne sont bien placés, a déterminé le conseil a ne point les changer.

« Il y a encore une autre considération, qui à mon avis doit justifier cette résolution :

« L’établissement de M. de Luc ne nous paraît pas devoir être d’une longue durée ; déjà M. de Luc passe en Afrique ; ses ressources sont extrêmement minimes, et je dirais même au-dessous des besoins, puisqu’il a contracté des dettes ; aussi dans ces circonstances n’y aurait-il pas à craindre que, si cet établissement se fermait, tous les enfants qui y auraient été placés, retomberaient tout à coup à la charge de l’hospice ?

« Cette charge serait d’autant plus grande, que la plupart des enfants auront atteint l’âge où il est difficile de les placer, la rétribution accordée à ceux qui les prennent étant très minime.

« J’ai dû, Monsieur le Préfet, vous faire part de toutes ces observations ; je pense qu’elles vous feront la même impression quelles ont produites sur le Conseil administratif de l’hospice.

« Vous savez aussi que j’ai l’intention d’organiser dans l’hospice divers ateliers, qui permettraient d’occuper les enfants trouvés tout en donnant des bénéfices à cet établissement.

« Ce projet, je le travaille tous les jours en prenant partout des renseignements.

« Je crois devoir vous faire remarquer, en terminant, que les enfants placés à Vallade chez M. de Luc, sont assez mal tenus ; il nous arrive souvent d’être obligé à l’hospice de recevoir ceux qui trouvent le moyen de s’évader.

« M. de Luc est certes un homme de cœur et de dévouement, mais est-il bien un homme de tête pour conduire cet établissement ? Je ne le pense pas, et surtout tous ses collaborateurs, sont-ils intelligents et dévoués ; certes mille fois non.

« Dans cet état de la question vous aurez, M. le Préfet, à dire si le conseil d’administration n’a pas pris une bonne délibération. »

Je ne puis, Monsieur le Préfet, partager la vie du président de la commission : rien n’annonce, en effet, que l’établissement de M. de Luc ne doit pas avoir une longue durée. M. de Luc vient de passer en Afrique, il est vrai ; mais il ne doit y rester que le temps nécessaire à l’organisation de la colonie qu’il a fondée, 5 à 6 mois au plus ; et il reviendra ensuite en France. Cette colonie, d’ailleurs, complète l’œuvre de M. de Luc. Son intention est d’y placer les orphelins placé dans son établissement, lorsqu’ils auront atteint l’age de 15 à 16 ans.

J’ai visité l’établissement de Vallade, il n’y a pas longtemps encore ; les enfants m’ont paru parfaitement tenus et jouir tous de la meilleure santé : je ne vois donc pas sur quoi la commission se fonde pour émettre une opinion aussi défavorable à l’honorable entreprise de l’estimable M. de Luc, et je suis d’avis qu’il y a lieu d’exiger la production de la liste demandée par votre dépêche du 2, convaincu que les enfants de l’hospice seront sous tous les rapports beaucoup mieux placés à Vallade qu’entre les mains des nourriciers ordinaires des campagnes et même qu’à l’hospice où il me paraît très difficile de mettre à exécution le projet de M. le Maire, qui consiste en l’organisation d’ateliers.

Agréez, M. le Préfet, l’assurance de mon respect.

Le Sous-Préfet


02/11/1847 – Le préfet de la Charente-Inférieure au Sous-Préfet de Saintes

Le 2 novembre 1847

Monsieur le Sous-Préfet,

Vous m’avez fait l’honneur de me communiquer, par votre lettre du 24 octobre dernier, l’opinion de la Commission administrative de l’hospice de Saintes, relativement à la petite colonie agricole de Vallade, où elle répugne d’envoyer les élèves de cet hospice.

Cette opinion diffère essentiellement de la vôtre et de celles que votre prédécesseur émettait dans ses rapports des 22 mars 1844 et 20 novembre 1845.

Dans une visite que M. l’Inspecteur des enfants trouvés et Mr le Docteur Briault on faite à Vallade, le 14 novembre 1845, ils ont constaté les résultats suivants :

« Le local de Vallade est vaste et en bon état. Les jeunes enfants gauche dans trois pièces du rez-de-chaussée, les plus grands dans une vaste pièce située au 1er étage. Un poêle dont les tuyaux traversent les dortoirs y répand une chaleur suffisante. De vastes réfectoires sont convenablement appropriés à leur destination ; les ateliers sont bien distribués dans des bâtiments que précède une immense cour. Enfin toutes les dépendances de l’asile ont chacune une destination spéciale parfaitement en rapport avec les besoins du service.

« la vêture des enfants est presque uniforme et dans leur état actuel, elle est infiniment préférable à celle que le plus grand nombre de ces enfants reçoivent chez les nourriciers.

« Leur nourriture, qui se partage en trois repas, consiste 1° le matin, dans une soupe de riz ou de lait ; 2° à midi, dans des fruits, du fromage ou de la confiture ; 3° le soir, dans la soupe et des légumes. Le pain, fabriqué dans l’établissement, est très bon.

« La fraîcheur, l’embonpoint de presque tous les enfants, attestent un bon état sanitaire. Le travail est proportionné à leurs forces, l’instruction qu’on leur donne, s’étend à des leçons de religion, de lecture, d’écriture et de calcul, et la sollicitude toute paternelle dont ils sont environnés témoignent des résultats avantageux qu’on peut attendre de leur séjour dans la colonie. »

Tous ces renseignements se trouvent encore confirmés par un rapport de M. Payen en date du 8 octobre 1846.

L’œuvre de Mr. le Comte de Luc est éminemment philanthropique ; c’est aux enfants du sexe masculin qu’il a eu l’intention de se dévouer exclusivement. Il espère que des soins paternels, une éducation morale et religieuse, des habitudes laborieuses inculquées dès l’âge le plus tendre, pourront conduire au bien ceux que l’administration des hospices placera sous sa tutelle. Il prend aussitôt qu’ils sortent de nourrice, et les garde jusqu’à 20 ans ; il les forme pour l’agriculture et les professions qui s’y rapportent.

Le Conseil Général a compris tout ce que cette mission avait de noble et tout ce qu’elle offrait d’avantageux pour le département et il a voulu l’encourager et contribuer au développement de la colonie agricole de Vallade en augmentant, cette année, l’allocation qu’il était dans l’usage de lui accorder. L’administration ne peut pas mieux faire : je me réfère donc un ma lettre du 2 octobre dernier, et je vous prie de presser la Commission administrative de l’hospice de Saintes, de me remettre le plus promptement possible l’état des 20 enfants que je désire faire placer à Vallade.

Quant à l’organisation de divers ateliers de travail dans l’hospice de Saintes, destinés à occuper les enfants trouvés, c’est un projet impraticable, attendu que la loi elle-même vient y mettre empêchement : aux termes du décret du 19 janvier 1811, on ne doit conserver dans les hospices que les enfants trouvés qui ne peuvent être mis en apprentissage ; les estropiés et les infirmes qu’on ne trouverait pas à placer hors de l’établissement, doivent y rester à sa charge, et c’est alors pour eux, seulement, que les ateliers doivent être créés pour les occuper.

L’administration ne pourra donc jamais se prêter à une semblable organisation aussi contraire d’ailleurs aux intérêts de l’hospice, qui ne pourrait profiter du salaire attribué aux nourriciers, qu’aux enfants eux-mêmes, qui ne recevraient pas dans l’établissement hospitalier cette éducation physique qui les fortifie et les rend plus propres à fournir plus tard à leurs besoins par un travail honorable et une vie laborieuse.


05/11/1847 – La Commission administrative des hospices civils de la Rochelle à M. le Préfet de Charente-Inférieure

Ville de la Rochelle – Commission administrative des hospices civils

La Rochelle, le 5 novembre 1847.

Monsieur le Préfet,

Le 27 octobre dernier, nous avons eu l’honneur de vous informer que, pour satisfaire aux prescriptions de votre lettre du 2 du même mois, nous avions fait diriger sur la Colonie agricole de Vallade, 17 élèves de l’hospice que nous administrons.

Madame la supérieure de notre établissement, que nous avions désignée pour accompagner ces élèves et prendre sur les lieux des informations précises pour nous fixer sur les soins donnés aux enfants confiés à M. le Directeur de la dite Colonie, nous a fait connaître qu’elle était arrivée à Vallade le 29 du dit mois à 1 heure du soir ; qu’elle avait été surprise de trouver tous les enfants couchés, et qu’un gardien auquel elle en aurait demandé la cause, lui aurait répondu qu’on attendait pour les lever que leur vêture, que l’on avait fait nettoyer et laver la veille fussent sèches, ce qui indique qu’ils n’ont pas de vêtements de rechange.

Madame la Supérieure nous a également fait connaître qu’elle avait assisté à leur dîner qui se composait d’un petit morceau de pain et d’un peu de viande, que ces malheureux ont mangé avec une avidité qui dénotait l’insuffisance de leur déjeuner.

Que leur vêtement consiste en une chemise grossière, une robe ou jaquette, un mauvais bonnet et une paire de sabots. Il ne leur est pas donné de bas.

Que le coucher est très mauvais, le lit est composé seulement d’une paillasse ou d’une ballière, d’un drap et d’une couverture.

Qu’enfin tous les enfants qui ont été envoyés de notre hospice, il y a deux ans, et qui était alors gras et bien portant (ceci est à notre connaissance), sont aujourd’hui maigres, pales et paraissent être dans un état de rachitisme, qui révèle assurément le manque de soins et le défaut d’une nourriture saine et assez abondante.

Ces renseignements qui confirment ceux qui nous avaient été fournis à une autre époque, prouvent évidemment que les enfants des hospices qui font partie de la colonie agricole de Vallade, sont assurément moins bien placés que chez les nourriciers des campagnes, où ils ont au moins deux vêtements propres et une nourriture suffisante et distribuée ainsi qu’il convient à leur âge.

Nous avons pensé qu’il était de notre devoir de vous signaler ces faits, afin de vous mettre à même de prescrire les mesures nécessaires pour faire cesser un état de choses vraiment déplorable. Nous verrions avec plaisir qui nous fut possible, Monsieur le Préfet, de nous dispenser de placer à l’avenir dans l’établissement dont il s’agit, les enfants qui sont mis sous notre tutelle et pour le bien-être desquels nous ne négligeons aucun des moyens qui sont laissés à notre disposition.

Nous sommes avec …

Les administrateurs des hospices civils

Signé : Beltrémieux, Marsillacq Jne, Ledoux.


10/11/1847 - Le Préfet de la Charente-Inférieure au Sous-Préfet de Saintes

Le 10 novembre 1847

Monsieur le Sous-Préfet,

J’ai l’honneur de vous adresser en communication la lettre que vient de m’écrire la commission administrative de l’hospice de la Rochelle, pour me porter de nouvelles plaintes sur la manière dont les élèves des hospices envoyés à la Colonie agricole de Vallade sont soignés dans cet établissement.

J’ai l’honneur de vous prier, M. le sous-préfet, de vouloir bien vous transporter à Vallade, sans y être annoncé, de manière à vérifier inopinément d’exactitude des faits allégués. Vous m’adresserez ensuite un rapport spécial et circonstancié sur cet établissement contre lequel les administrations municipale et hospitalière de Saintes, ont aussi porté des accusations à peu près semblables à celles qui font l’objet de la lettre ci-jointe.

Si le mal existe, il faut absolument y porter remède ; s’il ne s’agit que de préventions mal fondées, il convient de les détruire, et l’administration supérieure doit, à cet égard, se livrer aux investigations et les plus consciencieuses.


17/11/1847 - Le Maire de Saintes au Préfet de la Charente-Inférieure

Département de la Charente-Inférieure
Arrondissement de Saintes
Mairie de Saintes

Saintes, le 17 novembre 1847

Monsieur le Préfet,

J’ai reçu le 4 de ce mois une lettre de Monsieur le Sous-Préfet, me donnant communication de votre réponse aux observations que j’ai eu l’honneur de vous adresser au nom de la commission administrative de l’hospice de cette ville, concernant la Colonie agricole de Valade.

En mon nom privé et aussi au nom de la commission administrative de l’hospice, je crois qu’il est de mon devoir de répondre à vos observations ; mais avant d’entrer en explication, je dois dire comment je comprends mes devoirs d’administrateur, et je suis heureux de trouver cette occasion pour expliquer toute ma pensée à cet égard.

La volonté de l’autorité supérieure sera toujours ma loi, par ce que je la sais fondée sur la justice la plus entière, et sur le dévouement le plus grand à nos intérêts communaux.
Voici une portion de mon devoir, que je saurai remplir sans difficulté, mais il en est une autre que je m’efforcerai de ne pas oublier, et qui n’est pas moins sacrée que la première ; elle consiste à avertir l’autorité, à lui dire tout ce que je pense, comme je le pense, sans restriction, sans être arrêté par telle ou telle opinion émise avant la mienne, respectant toute conviction, mais fort aussi de ma conviction qui sera toujours réfléchie, et lente à se former, et surtout qui sera constamment fortifiée et mûrie, par les avis de ceux qui me sont associés pour m’aider à administrer et cette ville, et ses établissements ; en un mot j’ai toujours pensé que le service le plus grand qu’il fut possible de rendre à l’autorité, que le moyen le meilleur de lui montrer tout son dévouement, était de lui dire la vérité sans détour, et non de lui en taire une portion, dans la crainte de contrarier ses pensées.

Cette règle de conduite tracée, je vais avoir l’honneur, Monsieur le Préfet, de répondre à vos observations.

Il y a deux manières d’envisager la colonie agricole de Valade : le côté matériel de cet établissement, et le côté moral considéré surtout du point de vue de l’instruction et de l’avenir de cette colonie.

Après une visite récente et détaillée de cet établissement, des interrogatoires suivis, je me plais à reconnaître, que le local de Valade est vaste et en assez bon état ; les dortoirs sont bien, mais peut-être les lits sont-ils un peu trop pressés. Le coucher et mauvais. Les réfectoires passables, les ateliers assez bien disposés,, mais peut-être trop encaissés au-dessous du sol de la cour. La vêture des enfants est bonne, mais ils n’ont aucun rechange. La nourriture m’a paru suffisante, surtout distribuée avec dévouement et cordialité. La santé des enfants m’a paru bonne, très peu étaient dans l’infirmerie, et seulement encore pour de simples rhumes.
Néanmoins ces enfants paraissent d’un tempérament mou, peut-être faut-il en rechercher la cause dans une nourriture trop débilitante, ou dans un manque d’exercice.

Dans quelques-uns des faits que je viens de détailler, je suis heureux, Monsieur le Préfet, de me trouver d’accord avec vous et avec Monsieur Payen inspecteur, que je n’ai pas l’honneur, du reste, de connaître, n’ayant pas eu l’avantage de le voir, lors de sa dernière tournée dans nos cantons, mais aussi j’ai la conviction que Monsieur l’inspecteur s’il est interpellé sur les faits que je vais dire dans quelques instants, sera d’accord avec moi, il n’aura pour cela qu’a interroger sa mémoire et ses souvenirs.

Voici ce que j’avais à dire en considérant Valade sous le point de vue matériel ; voyons le côté moral considéré comme je l’ai dit du point de vue de l’instruction et de l’avenir de la colonie, et c’est surtout sur ce dernier point que la commission administrative de l’hospice a intérêt à s’appesantir.

Oui l’œuvre de M. le comte de Luc est éminemment toute de charité, mais ce vénérable fondateur qui a tout sacrifié, sa vie et sa fortune, a-t-il réussi à atteindre le but qu’il s’est proposé, en considérant son établissement comme colonie agricole, et cet établissement a-t-il chance, dans l’état actuel des choses, de longue vie, je ne le pense pas, ni la commission administrative avec moi.

Il ne suffit pas de nourrir, vêtir et loger des enfants, surtout ceux qui ont atteint douze à quatorze ans, et au-delà, mais il faut encore leur enseigner le travail, les habitudes de l’ordre, et de les mettre dans la position de se rendre compte de leur travail, et de ce que produisent les champs qu’ils guérètent.

Or je porte ici le défi à tous ceux qui ont vu et examiné attentivement cet établissement, de dénier les faits suivants :
- 1° que tout travail est nul ou à très peu de choses près
- 2° qu’il est exécuté sans ordre, donné sans méthode
- 3° qu’il n’est rien enseigné sur l’agriculture
- 4° qu’il en est de même pour ce qui regarde les jardins et le savoir d’un jardinier
- 5° que nul de ceux occupés culture, ne sait comment il devrait faire pour se rendre compte des produits de la terre ; je dis plus c’est qu’aucun des frères présents lors de ma visite, ne peuvent enseigner ces choses aux élèves, ils paraissent les ignorer entièrement.

Les ateliers m’ont paru peu suivis, dans celui du tailleur, il y avait un couple d’enfants, à la menuiserie, deux jeunes gens, mais enfants de famille, les autres ateliers m’ont paru inoccupé dans les moments, du moins, où j’étais présent.

Nulle méthode régulière et bien marquée n’est suivie dans l’école de lecture et d’écriture.

J’ai dit dans ma première lettre, et c’est surtout le point le plus important pour l’hospice de Saintes, que je craignais que cet établissement ne fut de peu de durée, par suite de la position financière, et en général du peu d’ordre qui paraît régner dans l’administration de cette colonie. Je maintiens ces craintes, et les faits que j’ai donnés en preuve, il ne serait pas difficile d’en ajouter d’autres si je ne craignais pas de trop prolonger cette lettre.

Si mes prévisions à cet égard venaient à se réaliser, que ferait alors l’hospice de tous les enfants qu’elle aurait à enlever aux paysans pour les placer à Valade, et qui tout à coup retomberaient tous en même temps à la charge de l’hospice ; c’est cette considération immense qu’il ne faut pas perdre de vue, aussi c’est sur ce point que Monsieur le Préfet, j’avais spécialement appelé votre attention. C’est cette incertitude qui a donné la pensée à l’administration de l’hospice de cette ville, non de refuser ce que vous demandez, Monsieur le Préfet, mais de vous présenter des observations, soumettant du reste sa conduite à votre décision.

Ces observations, vous les apprécierez, Monsieur le Préfet, heureux si elles peuvent vous engager à faire faire une nouvelle enquête sur cet établissement, sa direction et son avenir, et dans le cas où cette enquête aurait lieu, qu’il me soit permis de désirer que tous les administrateurs de l’hospice soient prévenus.

Je résume ma pensée sur cette colonie : c’est un assez bon établissement nourricier ; c’est un établissement agricole nul.

Les jeunes enfants y sont mieux, sous le rapport moral et religieux, que chez les habitants de la campagne, mais les plus âgés n’y trouvent pas l’habitude d’un travail soutenu et utile.

Cet établissement manque de direction, et il est perdu si une main forte ne le réorganise immédiatement, ce qui dans ma pensée serait une des meilleures entreprises à exécuter, et ce qui couronnerait l’œuvre si admirable de M. le Comte de Luc.

Je vous devais, Monsieur le Préfet, ces observations ; je ne sais si je suis dans l’erreur, dans tous les cas, elles vous sont fournies avec le plus vif désir de les voir servir de moyen de consolidation de cette œuvre, qu’il serait si bon et si utile de voir grandir dans notre pays.

Un dernier mot : il me paraît indispensable de donner une organisation régulière, forte et active, à cet établissement, pour l’arracher à une ruine prochaine, ce qui, il faut bien le dire, serait une sorte de malheur public pour notre localité.
Veuillez agréer, Monsieur le Préfet, l’assurance de mon entier dévouement.

Le Maire, président de l’administration de l’hospice

Marc Arnaud.


20/11/1847 – Le Sous-Préfet de Saintes au Préfet de la Charente-Inférieure

Charente Inférieure
Sous-préfecture
Saintes
1ère section

Saintes le 20 novembre 1847

Monsieur le Préfet - La Rochelle

Monsieur le Préfet,

Vous m’avez fait l’honneur de m’informer par une dépêche en date du 10 de ce mois qu’une plainte vous avait été adressée sur la manière dont les élèves des hospices envoyés à la colonie agricole la Vallade sont soignés dans cet établissement, et vous m’avez invité à me transporter sans y être amené à Valade afin de pouvoir vérifier inopinément l’exactitude des faits allégués.

Je me suis empressé de me conformer à vos instructions et dimanche dernier, 14 courant, à 8 heures ½ du matin, j’arrivais à la colonie où ma visite n’était pas attendue. Comme les plaintes qui vous étaient parvenues portaient principalement sur l’hygiène et l’état sanitaire des enfans placés dans l’établissement, j’avais prié Mr le docteur Briault, médecin chef de l’hospice de Saintes de vouloir bien m’accompagner dans cette visite.

Au moment où nous arrivions, les petits enfans ( âgés de 3 à 6 ans) étaient au réfectoire à déjeuner. Leur repas consistait en une soupe, une tartine de raisiné et un peu de vin pur. Ils paraissaient manger d’assez bon appétit. Cependant la soupe était mauvaise, faite avec un bouillon très clair et du pain noir de troisième qualité. Nous en fîmes l’observation au frère qui remplace Mr de Luc pendant son absence, il nous répondit que c’était pur hasard que jamais les petits enfans ne mangeaient de pain noir réservé seulement pour les frères et les grands mais que la veille le boulanger n’était pas venu, et qu’on avait été obligé alors de tremper la soupe avec du pain de cette qualité ; que cela du reste n’arrivait jamais. Le vin, le pain et le raisiné qui composaient avec cette soupe le repas de ces enfans me parurent de bonne qualité.

Ils devaient faire encore dans la journée deux repas, l’un à midi, l’autre à 5 heures. Nous entrâmes dans la cuisine afin d’examiner les provisions réservées pour ces deux repas. Le repas de mardi consistait en un morceau de mouton bouilli de bonne qualité, avec un morceau de pain second, et pour boisson de l’eau et du vin. Le morceau de viande nous a paru un peu petit pour satisfaire l’appétit de ces soixante enfans. Quant au souper, il devait consister dans une soupe aux légumes et au pain faite avec le bouillon de la viande servie au diner et dans un morceau de pain et un peu de vin pur. La qualité du bouillon se ressentait de l’exiguïté du morceau de viande qui avait servi à le confectionner.

Nous apprîmes par les diverses questions que nous adressâmes aux frères, que l’ordinaire des enfans se composait toujours à peu près de la même manière, tantôt de la soupe à deux repas et au troisième de la viande, et tantôt de la viande à deux repas et au troisième de la soupe. Nous fîmes observer aux trois frères qu’il fallait donner aux enfans une nourriture un peu plus substantielle et si possible plus variée. On ne donne que très rarement du lait à ces enfans et seulement à ceux qui sont enrhumés. Cependant, on élève cinq vaches dans l’établissement et cela devrait me semble t-il en fournir assez pour que l’on puisse au moins tous les deux jours donner à ces enfans une soupe au lait bien préférable à ce maigre bouillon qui ne contient qu’une très faible partie de jus de viande. Les frères nous promirent d’avoir égard à cette observation.

Après cet examen de la nourriture, notre attention se porta sur la vêture et le coucher.

Les vêtemens des enfans consistent en une petite chemise de toile, une robe en étoffe de laine pour les plus petits, et en un pantalon et d’une veste de la même étoffe, pour ceux qui ont dépassé l’âge de 5 ans. Pour compléter cet habillement, ils ont une petite calotte ou béret, les uns en drap, les autres en velours de coton, des bas de laine et des sabots. Nous remarquâmes et fîmes observer qu’une dizaine d’enfans n’avaient point de bas et l’on nous répondit qu’ils allaient en avoir ; qu’on ne leur donnait des bas qu’au moment où les froids commençaient. Quant au plus grands (à partir de 8-9 ans) il paraîtrait qu’en hiver comme en été ils n’en portaient point.

Les vêtements nous parurent assez propres, Je demandai alors qu’on me fit voir leur habillement et le linge de rechange. Mais ce qu’on nous montra en linge propre comme en linge sale nous convainquit que cette partie du mobilier laissait beaucoup à désirer. C’est tout au plus de l’habillement et du linge de rechange pour le quart des enfans.

Nous avons ensuite notre examen sur le couchage. Les dortoirs sont situés dans des salles plancheyées et plafonnées où l’air circule et se renouvelle parfaitement. Nous n’y avons trouvé aucune mauvaise odeur. Les dortoirs étaient balayés et en ordre. Tous les enfans du premier âge couchent dans des berceaux d’osier placés sur des supports en bois qui ont 50 centimètres d’élévation.

Chaque enfant a son berceau qui contient une paillasse remplie de balle d’avoine ou de paille de maïs, un petit drap et une couverture en laine que l’on met simple que l’on plie en double selon la saison. Cependant, les draps sont un peu petits quelques uns couvrent à peine la paillasse.

Enfin, Monsieur le Préfet, nous terminâmes notre inspection par l’examen des enfans eux-mêmes afin de vérifier si les plaintes qui vous avaient été portées sur leur état de rachytisme étaient réellement fondées. Je dois dire qu’ils ne nous ont point paru tels qu’on vous les avait dépeints, cependant, je n’ai point trouvé sur leurs visages le même air de santé et de bien-être que j’avais remarqué dans mes précédentes visites. La plupart d’entre eux avaient les yeux cernés et battus mais ainsi que Mr le Dr Briault me le fit remarquer, il faut tenir compte de la saison qui éprouve généralement les enfans. Presque tous étaient fortement enrhumés ; quelques uns souffraient d’une ophtalmie et enfin un grand nombre étaient à peine guéri d’un mal aux gencives, espèce d’épidémie qui a sévi au commencement de l’automne sur presque tous les enfans de l’établissement. Du reste les enfans nous ont paru généralement assez forts et assez grands pour leur âge. Huit malades étaient à l’infirmerie, un seul l’était gravement, les autres n’avaient que des indispositions légères.

Cette visite avait duré longtemps, mais quelqu’approfondi et détaillé qu’eût été l’examen auquel nous nous étions livrés, Mr Briault et moi, nous n’avons pas cru cependant, qu’après notre visite nous fussions en mesure d’émettre une opinion sur l’établissement de Valade et sur la valeur des plaintes qui vous été adressées.

Aussi, le mercredi suivant, 17 novembre, nous sommes retournés sans y être attendus à la colonie et nous sommes arrivés à midi au moment où les enfans allaient prendre leur second repas.

Il consistait en un morceau de viande bouilli et rôti, avec du pain de seconde qualité et du vin mélangé d’eau, le tout nous a paru de bonne qualité et en quantité suffisante. Le bouillon qui devait servir pour la soupe du soir était meilleur que celui que nous avions goûté le dimanche, cependant il était encore faible, trop étendu d’eau.

Les dortoirs que nous avons visités étaient en ordre et bien tenus. A l’infirmerie nous n’avons plus trouvé que cinq enfans parmi lesquels un seul gravement malade, c’était le même que nous avions remarqué dans notre visite précédente.

Quant aux autres enfans de l’établissement ils paraissaient jouir d’une assez bonne santé. Nous leur avons trouvé meilleur air que le dimanche ; nous remarquâmes aussi avec satisfaction que tous portaient des bas.

Tel est, Monsieur le Préfet, si je puis ainsi parler, le procès-verbal exact de tout ce que nous avons constaté dans ces deux visites à la colonie de Valade.

Voici maintenant l’opinion qui en est résulté pour nous et sur l’établissement lui-même et sur la nature des plaintes auxquelles il vient de donner lieu.

L’établissement de Valade situé dans une position des plus salubres convient parfaitement à la destination. Les bâtiments sont vastes, suffisants pour recevoir le nombre d’enfans qui doit l’habiter. L’état sanitaire de la colonie est assez bon. Les enfans s’y portent beaucoup mieux en général, que ceux élevés chez les nourriciers dans la campagne et la preuve à l’appui de cette assertion est que pas un seul enfant n’a succombé dans l’établissement de Valade depuis le commencement de l’année, tandis que la mortalité a frappé dans des proportions très fortes les enfans placés chez les nourriciers.

La nourriture donnée aux enfans devrait être plus succulente, plus appropriée à un sang qui a besoin souvent d’être régénéré ; mais elle est généralement de bonne qualité et donnée en quantité suffisante ; la plupart des enfans ne serait sûrement pas aussi bien nourris chez les habitants de la campagne. Les vêtements que les enfans avaient sur eux nous ont paru convenables, il est fâcheux seulement qu’il n’y en avait point de rechange. La même pénurie existe aussi pour le coucher des enfans. Les draps et les couvertures sont trop petits.

Il faudrait que cette partie du mobilier fut augmenté et renouvelée, malheureusement l’établissement manque de ressources pour faire cette dépense. Nous nous sommes demandés si les enfans seraient mieux vêtus et couchés chez les nourriciers et nous croyons pouvoir déclarer qu’en général ils ne seraient pas aussi bien.

En résumé, nous ne croyons pas que les plaintes dirigées contre l’établissement de Valade, quoique portées par une personne consciencieuse et de bonne foi, aient la gravité qu’on pourrait leur supposer. Si cette œuvre présente dans ses détails quelques imperfections, il faut songer depuis combien peu de temps elle existe, et de quelles minces ressources elle dispose, et il faut surtout ne pas perdre de vue dans quel but admirable de charité elle a été fondée. Le pieux fondateur Mr de Luc ne s’est pas seulement proposé de recueillir des enfans pour leur donner plus de soin, une nourriture et des vêtements plus convenables que ceux qu’ils trouvaient chez les nourriciers, mais ce qu’il a voulu surtout créer à Valade, c’est une sorte de maison paternelle pour ces pauvres enfans perdus qui passent de main en main dans les campagnes, c’est une direction morale et religieuse que la plupart d’entre eux, lorsqu’ils sont dispersés chez les nourriciers ne reçoivent jamais.

Cependant, il faut le dire, ce qui a pu donner lieu et en quelque sorte motiver les plaintes qui vous ont été adressées, Monsieur le Préfet, ce sont les fréquentes absences de Mr de Luc, qui depuis près d’un an voyage sans cesse pour organiser une autre colonie du même genre dans l’Algérie. Pendant que Mr de Luc est loin de la colonie, la direction de la maison est confiée à un jeune frère qui, tout intelligent qu’il paraisse être, n’a peut-être pas encore assez d’autorité pour bien maintenir l’ordre dans un établissement à peine organisé et pour lequel la direction du fondateur sera longtemps nécessaire.

Aussi, Monsieur le Préfet, nous le déclarons ce que nous avons remarqué de plus fâcheux à Valade, c’est l’absence de directeur Mr de Luc.

J’allais terminer ici ce rapport, Monsieur le Préfet, quand j’ai reçu pour vous le transmettre, une réponse de Mr le Maire, président de la commission administrative de l’hospice de Saintes avec des observations contenus dans votre lettre du 2 novembre, dont je lui ai donné communication. Dans cette pièce, Mr le Maire, se livre à une longue discussion pour démontrer que l’on ne forme pas à Valade des agriculteurs expérimentés, et que cet établissement ne remplit pas son but de colonie agricole. Je crois que Mr le Maire de Saintes se méprend, Valade n’est pas une succursale de Roville et de Grignon, et quand on parle d’y placer des enfans de 4 à 5 ans, ce n’est point la question de savoir s’ils en sortiront agriculteurs consommés et habiles qui doit le plus préoccuper. Ce que l’on demande, ce que l’on doit exiger surtout, pour ces enfans c’est une nourriture saine et assez copieuse, c’est ce bien-être que procurent des vêtements chauds et propres, ce sont enfin tous ces soins qui font la santé de l’enfance, ce que l’on veut encore et que l’on doit surtout rechercher, c’est que l’éducation donnée soit telle qu’elle inspire à ces enfans le sentiment du bien et l’amour de la Religion.

Et bien, Monsieur le Préfet, il me semble que Mr le Président de la commission administrative de l’hospice qui vient de visiter Valade convient lui-même, dans la lettre qu’il vous adresse, que ces soins, ce bien-être, cette éducation morale et religieuse pour les enfans se trouvent réunis dans l’établissement de Mr de Luc.

Je le demande, qu’est-ce que les hospices peuvent exiger de plus lorsqu’il s’agit seulement d’enfans de 4, 5 et 6 ans ?

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Préfet, l’expression de mes sentiments respectueux et dévoués.

Le sous préfet


06/12/1847 – Le préfet aux membres de la commission administrative de l’hospice civil de la Rochelle

Écrit en marge « non expédiée »

Le 6 décembre 1847

Messieurs,

Vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 15 novembre dernier, pour me porter de nouvelles plaintes sur la manière dont les élèves des hospices envoyés à la Colonie agricole de Vallade, sont soignés dans cet établissement.

J’ai chargé M. le Sous-Préfet de Saintes de se transporter inopinément à Vallade, et de vérifier, avec la plus scrupuleuse attention, l’exactitude des faits allégués tant par vous, Messieurs, que par les administrations municipales et hospitalières de Saintes.

Ce fonctionnaire vient de m’adresser son rapport, et je m’empresse de vous en remettre copie. Vous verrez, Messieurs, avec quel soin consciencieux, il s’est livré aux investigations qu’appelaient de la part de l’administration supérieure, les plaintes dont la Colonie de Vallade était devenue l’objet. Ces plaintes, réduites à leur juste valeur, ont, ainsi que vous le reconnaîtrez, bien moins de gravité que vous l’aviez pensé. Du reste, je me propose de visiter moi-même l’établissement, et je le ferai avec un soin tout particulier.

Il existe, sans doute, une lacune dans le rapport de M. le Sous-Préfet, c’est qu’il ne parle que des jeunes élèves, sans se préoccuper des plus âgés. J’aurais désiré qu’il indiquât le nombre de ces derniers, ce qu’ils font et quel est leur régime.

Au surplus, je vais faire en sorte de découvrir où se trouve actuellement M. le Comte de Luc, afin de lui écrire pour lui faire connaître les plaintes qu’on m’adresse sur sa Colonie de Vallade, les renseignements que j’ai fait recueillir, et la remarque faite par tout le monde, que son absence nuit beaucoup à cet établissement ; enfin je saurai de lui s’il compte revenir bientôt à Vallade, y séjourner et se livrer lui-même à la direction de l’œuvre qu’il a entreprise.

Il est incontestable pour moi que les enfants trouvés sont mieux à Vallade, que chez la plupart des nourriciers ; on ne peut, d’ailleurs, hésiter à croire qu’ils y sont plus moralement élevés ; mais il est très possible, il est même probable que leur éducation est dirigée de cette façon qu’il ne soient bons à pas grand-chose, quand ils quitteront cette vie commune dans laquelle il ne voit pas comment se procurer le pain de chaque jour.

La question qui touche à l’habitude du travail, à la vie active, à ce développement spécial de l’intelligence du pauvre, qui le rend propre de très bonne heure à subvenir aux besoins de la vie, est très grave, et, c’est vers sa meilleure solution, que l’administration supérieure dirigera ses soins les plus éclairés et sa plus constante sollicitude.


06/12/1847 - Le Préfet de la Charente-Inférieure au Maire de Saintes

Écrit en marge « non expédiée »

Monsieur le Maire,

Depuis la communication que vous a donnée M. le sous-préfet de Saintes, de la réponse que j’avais faite aux plaintes que vous aviez formulées contre la manière dont les élèves des hospices envoyés à la Colonie agricole de Vallade, sont soignés dans cet établissement, ce fonctionnaire, sur l’invitation que je lui en ai adressée, c’est transporté inopinément à Vallade, pour vérifier l’exactitude des faits allégués, tant par vous que par la Commission administrative de l’hospice de la Rochelle.

M. Marcotte vient de m’adresser son rapport, et je m’empresse de vous en remettre copie. Vous verrez, M. le maire avec quel soin consciencieux, il s’est livré aux investigations qu’appelaient de la part de l’administration supérieure, les plaintes dont la Colonie de Vallade était devenue l’objet. Ces plaintes, réduites à leur juste valeur, ont, ainsi que vous le reconnaîtrez, bien moins de gravité qu’on pouvait le penser. Du reste, je me propose de visiter moi-même l’établissement,et je le ferai avec un soin tout particulier.

Il existe, sans doute, une lacune dans le rapport de M. le Sous-Préfet, c’est qu’il ne parle que des jeunes élèves, sans se préoccuper des plus âgés. J’aurais désiré qu’il indiquât le nombre de ces derniers, ce qu’ils font et quel est leur régime.

Au surplus, je vais faire en sorte de découvrir où se trouve actuellement M. le Comte de Luc, afin de lui écrire pour lui faire connaître les plaintes qu’on m’adresse sur sa Colonie de Vallade, les renseignements que j’ai fait recueillir, et la remarque faite par tout le monde, que son absence nuit beaucoup à cet établissement ; enfin je saurai de lui s’il compte revenir bientôt à Vallade, y séjourner et se livrer lui-même à la direction de l’œuvre qu’il a entreprise.

Il est incontestable pour moi que les enfants trouvés sont mieux à Vallade, que chez la plupart des nourriciers ; on ne peut, d’ailleurs, hésiter à croire qu’ils y sont plus moralement élevés ; mais il est très possible, il est même probable que leur éducation est dirigée de cette façon qu’il ne soient bons à pas grand-chose, quand ils quitteront cette vie commune dans laquelle il ne voit pas comment se procurer le pain de chaque jour.

La question qui touche à l’habitude du travail, à la vie active, à ce développement spécial de l’intelligence du pauvre, qui le rend propre de très bonne heure à subvenir aux besoins de la vie, est très grave, et, c’est vers sa meilleure solution, que l’administration supérieure dirigera ses soins les plus éclairés et sa plus constante sollicitude.


06/12/1847 - Le Préfet de la Charente-Inférieure au Sous-Préfet de Saintes

Écrit en marge « non expédiée »

Monsieur le Sous-Préfet,

J’ai reçu votre rapport du 20 novembre dernier, contenant le résultat de la visite inopinée que, conformément à mes intentions, vous avez fait à la Colonie Agricole de Vallade.

Son apport témoigne des soins consciencieux que vous avez apporté dans l’accomplissement de la mission dont je vous avais chargé ; toutefois, j’y trouve une lacune, c’est en ce qui concerne les élèves les plus âgés : j’aurais désiré savoir quel est leur nombre, ce qu’ils font et quel est leur régime ?

Les observations de M. le Maire de Saintes se rapportent particulièrement à ceux-ci, tandis que vous semblez ne vous être préoccupé que des plus petits.

Tâchez de savoir, je vous prie, où se trouve actuellement M. le comte de Luc, afin que je puisse lui écrire pour lui faire connaître les plaintes qu’on m’adresse sur sa colonie de Vallade, les renseignements que j’ai fait recueillir, et la remarque faite par tout le monde, que son absence nuit beaucoup à cet établissement ; enfin je saurai de lui s’il compte revenir bientôt à Vallade, y séjourner et se livrer lui-même à la direction de l’œuvre qu’il a entreprise.

Il est incontestable pour moi que les enfants trouvés sont mieux à Vallade, que chez la plupart des nourriciers ; on ne peut, d’ailleurs, hésiter à croire qu’ils y sont plus moralement élevés ; mais il est très possible, il est même probable que leur éducation est dirigée de cette façon qu’il ne soient bons à pas grand-chose, quand ils quitteront cette vie commune dans laquelle ils ne voient pas comment se procurer le pain de chaque jour.

La question qui touche à l’habitude du travail, à la vie active, à ce développement spécial de l’intelligence du pauvre, qui le rend propre de très bonne heure à subvenir aux besoins de la vie, est très grave, et, c’est vers sa meilleure solution, que nous devons diriger nos soins les plus éclairés et notre plus constante sollicitude.

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