1847 - Pluie de critiques sur la colonie agricole de la Vallade (17 Rétaud)

D 13 février 2011     H 22:35     A Pierre, Razine     C 0 messages A 491 LECTURES


Plan général de cette étude Références et bibliographie
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Avec un effectif de 83 enfants, la Colonie agricole de la Vallade, fondée en 1844 à Rétaud (17) par Jean de Luc, alias frère Théodore a encore début 1847, le vent en poupe. La Vallade bénéficiant des aides de l’État et du Département, cette fondation participe apparemment de façon satisfaisante au règlement du problème récurrent des enfants abandonnés. Mais les pressions exercées par le Préfet de la Charente-Inférieure sur les hospices du département pour envoyer de nouveaux enfants, provoquent un tollé chez les élus et les administrateurs, dénonçant des conditions de vie préjudiciables aux enfants. Le sous-préfet de Saintes sans les dénier, conteste leur gravité et face à des critiques pourtant bien étayées, le Préfet s’en tient à la version officielle : « les enfants sont mieux à la Vallade que chez les nourriciers de la campagne ».

Cependant, la gestion de la colonie confiée aux collaborateurs du Comte de Luc va se se révéler désastreuse, les absences fréquentes de son directeur n’étant pas étrangères à la situation. Mais où est donc passé M. de Luc ?

La Vallade - Rétaud 17
Photo : Pierre Collenot - 2010
Dates clés de l’année 1847

- 30/01 : recensement de la population française = 35 400 486 habitants
- 27/02 : Algérie : projet de loi (non-adopté) pour la création de colonies militaires
- —/05 : Le blé atteint 46 fr. l’hectolitre (contre 22 en mai 1846) – Troubles de la misère – Boulangeries pillées – A la crise agricole succèdent une crise industrielle et une crise financière – Montée du chômage – Faillites de banques
- 30/05 : Algérie : Bugeaud démissionne de ses fonctions de gouverneur.
- 24/07 : Suite du débat parlementaire sur l’enseignement
- 18/08 : Une série d’affaires touchant des proches de Louis-Philippe ébranle la dynastie
- 01/09-05/10 : Algérie : mise en place d’une administration à dominante civile.
- 23/12 : Algérie : Abd el-Kader se rend au général Lamoricière.

Archives de l’année 1847 associées à cet article

- 29/08/1847 - Le Comte de Luc à ? (membres des commissions administratives des hospices ?). Voir ce document
- 25/09/1847 - Lettre du Comte Jean de Luc au Préfet de la Charente-Inférieure.Voir ce document
- 26/10/1847 - Le Sous-Préfet de Saintes au Préfet de la Charente-Inférieure. Voir ce document
- 02/11/1847 - Le Préfet de la Charente-Inférieure au Sous-Préfet de Saintes. Voir ce document
- 05/11/1847 - La Commission administrative des hospices civils de la Rochelle à M. le Préfet de la Charente-Inférieure. Voir ce document
- 10/11/1847 - Le Préfet de la Charente-Inférieure au Sous-Préfet de Saintes. Voir ce document
- 17/11/1847 - Le Maire de Saintes au Préfet de la Charente-Inférieure. Voir ce document
- 20/11/1847 - Le Sous-Préfet de Saintes au Préfet de la Charente-Inférieure. Voir ce document
- 06/12/1847 - Le Préfet aux membres de la commission administrative de l’hospice civil de la Rochelle. Voir ce document
- 06/12/1847 - Le Préfet de la Charente-Inférieure au Maire de Saintes. Voir ce document
- 06/12/1847 - Le Préfet de la Charente-Inférieure au Sous-Préfet de Saintes. Voir ce document

Politiquement, l’année 1847 marque un tournant dans la vie de la Monarchie de juillet, dont les jours sont comptés.

83 enfants à la Vallade

La Colonie agricole installée à Rétaud atteint le plus haut de ses effectifs. Le comte de Luc, dans un courrier du 29 août, annonce la présence de 83 enfants, avec cette répartition :

Origine des enfants Age des enfants
Hospice de Saintes : 31

Hospice de Rochefort : 20

Hospice de la Rochelle : 12

Enfants orphelins ou de femme veuve : 14

Sourds-muets : 6

Total : 83

de 13 à 18 ans : 6

de 7 à 12 ans : 15

de 5 à 6 ans : 16

de moins de 5 ans : 46

1847 : Une année charnière pour la colonie

Politiquement, l’année 1847 marque un tournant dans la vie de la Monarchie de juillet, dont les jours sont comptés. La crise économique, industrielle et financière touche toutes les couches de la société provoquant une paupérisation avec la montée des prix.

Dans son courrier du 29 août, De Luc se plaint que la hausse du coût des denrées alimentaires met la gestion de son entreprise en péril. Aussi, pour y remédier, propose t-il une augmentation des effectifs, en élargissant l’accueil aux enfants sourds-muets du département, certain d’obtenir une aide du Conseil Général.

Pressé par ces difficultés, le 25 septembre, il demande au préfet de faire transférer 40 nouveaux enfants de moins de cinq ans, faute de quoi il fera offre de service aux départements voisins.

Pour la première fois, dans ce courrier, il évoque sa participation à la création d’une colonie agricole en Algérie.

Les élus et les responsables des hospices pointent du doigt la colonie de la Vallade

Le Préfet de la Charente inférieure, toujours convaincu de l’utilité publique de la colonie de la Vallade, transmet le 2 octobre aux administrations des hospices du département l’ordre d’y faire transférer de nouveaux enfants.

Sa demande provoque un tollé chez les élus et chez les gestionnaires des hospices.

Le Maire de Saintes répond au sous-préfet : « L’établissement de M. de Luc ne nous paraît pas devoir être d’une longue durée ; déjà M. de Luc passe en Afrique ; ses ressources sont extrêmement minimes, et je dirais même au-dessous des besoins, puisqu’il a contracté des dettes ».

«  les enfants placés à Vallade chez M. de Luc, sont assez mal tenus ; il nous arrive souvent d’être obligé à l’hospice de recevoir ceux qui trouvent le moyen de s’évader. »

Le Sous-préfet de Saintes écrit au Préfet qu’il ne partage pas cet avis et lève un peu plus le voile sur le projet algérien : « Je ne puis, Monsieur le Préfet, partager la vie du président de la commission : ... M. de Luc vient de passer en Afrique, il est vrai ; mais il ne doit y rester que le temps nécessaire à l’organisation de la colonie qu’il a fondée, 5 à 6 mois au plus ; et il reviendra ensuite en France. Cette colonie, d’ailleurs, complète l’œuvre de M. de Luc. Son intention est d’y placer les orphelins placé dans son établissement, lorsqu’ils auront atteint l’age de 15 à 16 ans »

« J’ai visité l’établissement de Vallade, il n’y a pas longtemps encore ; les enfants m’ont paru parfaitement tenus et jouir tous de la meilleure santé : je ne vois donc pas sur quoi la commission se fonde pour émettre une opinion aussi défavorable à l’honorable entreprise de l’estimable M. de Luc, ... ».

Entre le Maire de Saintes et l’Administration départementale, les avis divergent donc nettement. Les faits invoqués sont-ils réels, ou s’agit-il d’une cabale politique contre une institution privée encouragée par l’État ?

Le Préfet soutient son Sous-préfet face aux élus : « L’œuvre de Mr. le Comte de Luc est éminemment philanthropique … Le Conseil Général a compris tout ce que cette mission avait de noble et tout ce qu’elle offrait d’avantageux pour le département et il a voulu l’encourager ...  ». Aussi demande-t-il au Sous-préfet de faire pression sur l’hospice de Saintes pour l’envoi de 20 nouveaux enfants à la Vallade.

Mais l’hospice de la Rochelle lance un nouveau pavé dans la mare. Le 29 octobre, lors du transfert à la Vallade de 17 enfants de cet hospice, la supérieure, qui les accompagnait, découvre une situation inquiétante : à 1 heure de l’après-midi, tous les enfants étaient couchés. A sa demande d’explications, le personnel de la Vallade répond qu’en l’absence de vêtements de rechange, les enfants devaient, pour pouvoir se lever, attendre que ceux lavés la veille soient secs. Stupéfaction de la supérieure, qui observe également que les enfants sont mal nourris, mal couchés et qu’ils sont « maigres, pales et paraissent être dans un état de rachitisme, qui révèle assurément le manque de soins et le défaut d’une nourriture saine et assez abondante. ».

Les responsables de l’hospice de la Rochelle affirment que « les enfants des hospices qui font partie de la colonie agricole de Vallade, sont assurément moins bien placés que chez les nourriciers des campagnes, où ils ont au moins deux vêtements propres et une nourriture suffisante et distribuée ainsi qu’il convient à leur âge. »

Voilà qui change radicalement du discours officiel !

Maltraitance réelle ou cabale politique ?

Des critiques virulentes atteignent maintenant de manière précise la gestion du Comte de Luc et s’indignent du sort réservé aux enfants. Les plus extrêmes laissent sous entendre des problèmes de maltraitance, des enfants fuguent pour rejoindre les hospices qui les ont placés à La Vallade.

Le Préfet, probablement un peu troublé par ces critiques convergentes demande au Sous-préfet de Saintes, le 10 novembre, de faire une visite inopinée à la Vallade, et de lui en faire le rapport.

Parmi les reproches formulés contre l’institution de De Luc, non seulement La Vallade n’assure pas la subsistance élémentaire de ses colons mais son but de formation ne peut être atteint faute de moyens et de personnel compétent.

Le 17 novembre, le Maire de Saintes s’exprime en ces termes : « Je résume ma pensée sur cette colonie : c’est un assez bon établissement nourricier ; c’est un établissement agricole nul ». Un avis différent de celui de la supérieure de l’hospice de la Rochelle.

Le 20 novembre, le Sous-préfet de Saintes, dans un long rapport, décrit la situation de la Vallade, et confirme partiellement les critiques :
- nourriture insuffisante, de qualité médiocre et inadaptée à l’âge des enfants . A titre d’exemple : « On ne donne que très rarement du lait à ces enfans et seulement à ceux qui sont enrhumés. Cependant, on élève cinq vaches dans l’établissement et cela devrait me semble t-il en fournir assez pour que l’on puisse au moins tous les deux jours donner à ces enfans une soupe au lait bien préférable à ce maigre bouillon qui ne contient qu’une très faible partie de jus de viande. Les frères nous promirent d’avoir égard à cette observation. »
- absence de vêtements de rechange
- couchage insuffisant
- état de santé des enfants qui laisse à désirer. Presque tous les enfants ont souffert d’un mal aux gencives : on pense évidemment à une épidémie de scorbut ou quelque maladie liée à une carence alimentaire.

Malgré ce constat, le sous-préfet conclut que la situation est globalement satisfaisante :

« Si cette œuvre présente dans ses détails quelques imperfections, il faut songer depuis combien peu de temps elle existe, et de quelles minces ressources elle dispose, et il faut surtout ne pas perdre de vue dans quel but admirable de charité elle a été fondée. Le pieux fondateur Mr de Luc ne s’est pas seulement proposé de recueillir des enfans pour leur donner plus de soin, une nourriture et des vêtements plus convenables que ceux qu’ils trouvaient chez les nourriciers, mais ce qu’il a voulu surtout créer à Valade, c’est une sorte de maison paternelle pour ces pauvres enfans perdus qui passent de main en main dans les campagnes, c’est une direction morale et religieuse que la plupart d’entre eux, lorsqu’ils sont dispersés chez les nourriciers ne reçoivent jamais. »

Un mélange des genres typique de l’époque !

Mais où est donc Monsieur de Luc ?

Enfin se pose un problème épineux : l’absence du Comte de Luc de la Vallade est de plus en plus fréquente. Le sous-préfet fait observer : « ce que nous avons remarqué de plus fâcheux à Valade, c’est l’absence du directeur Mr de Luc. »

Le Préfet enjoint alors au sous-préfet de Saintes « Tâchez de savoir, je vous prie, où se trouve actuellement M. le comte de Luc, afin que je puisse lui écrire pour lui faire connaître les plaintes qu’on m’adresse sur sa colonie de Vallade, les renseignements que j’ai fait recueillir, et la remarque faite par tout le monde, que son absence nuit beaucoup à cet établissement ; enfin je saurai de lui s’il compte revenir bientôt à Vallade, y séjourner et se livrer lui-même à la direction de l’œuvre qu’il a entreprise.

Puis le langage officiel, tant de fois répété, revient encore, à peine effleuré d’un doute.

« Il est incontestable pour moi que les enfants trouvés sont mieux à Vallade, que chez la plupart des nourriciers ; on ne peut, d’ailleurs, hésiter à croire qu’ils y sont plus moralement élevés ; mais il est très possible, il est même probable que leur éducation est dirigée de cette façon qu’il ne soient bons à pas grand-chose, quand ils quitteront cette vie commune dans laquelle ils ne voient pas comment se procurer le pain de chaque jour.  »

Et encore, le 6 décembre, le Préfet dans sa lettre aux hospices de la Rochelle, au Maire et au sous-préfet de Saintes, minimise des faits avérés.

Quelques indices, derrière la langue de bois officielle révèlent les doutes ou les interrogations du Préfet :

« Ces plaintes, réduites à leur juste valeur, ont, ainsi que vous le reconnaîtrez, bien moins de gravité qu’on pouvait le penser. » ... « Du reste, je me propose de visiter moi-même l’établissement, et je le ferai avec un soin tout particulier. »

L’année 1847 s’achève sur un bilan chaotique, l’administration se montre de plus en plus pointilleuse mais malgré les plaintes, les multiples visites d’inspection à La Vallade, le Comte de Luc - absent - peut continuer son œuvre de bienfaisance

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