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1772 - Projet d’aménagement du fleuve Charente : Turgot tente de convaincre le Roi


D 28 janvier 2018     H 00:38     A Pierre     C 0 messages A 86 LECTURES

En 1772, Turgot (1727-1781) est Intendant de la Généralité de Limoges, dont dépend l’Angoumois.
Il est convaincu de l’importance du dossier de l’aménagement du fleuve Charente pour la navigation.
Le 7 juillet, il adresse un mémoire sur ce sujet au Roi Louis XV.
Un modèle d’argumentation typique de celui qui va bientôt devenir un des premiers personnages de l’Etat, sur un sujet qui n’a pas vieilli d’une ride : l’impact de l’aménagement du territoire sur le développement du commerce. Un libéralisme exemplaire...
Turgot vous a-t-il convaincu ?

Source : Oeuvres de Turgot et documents le concernant. Tome III. Turgot, intendant de Limoges, 1768-1774 - Gustave Schelle - Paris - 1919 - BNF Gallica

Limoges, 7 juillet.

Les juges-consuls d’Angoulême m’ont communiqué, il y a quelque temps, un mémoire par lequel ils joignent leurs sollicitations à celles du corps municipal de Rochefort, pour demander que cette dernière ville obtienne la liberté de commercer directement aux colonies.

Cette demande intéresse trop essentiellement la province dont l’administration m’est confiée, pour ne pas me faire un devoir de l’appuyer auprès de vous. La Charente, dont les ports de ̃Rochefort et de Charente forment l’abord, est le débouché naturel de toutes les denrées de la Saintonge et de l’Angoumois. Plusieurs parties du Périgord, du Poitou et du Limousin n’ont de comunication avec la mer et avec l’étranger que par le moyen de ette rivière. C’est par elle que leurs habitants peuvent se procurer les moyens de pourvoir à leurs besoins et tirer un parti utile de leur superflu. Ils ont donc le plus grand intérêt à tout ce qui peut donner au commerce de cette province plus d’étendue et d’activité. Les vrais principes du commerce auraient dû sans doute assurer à tous les ports, à toutes les provinces, à tous les lieux, à tous les particuliers du Royaume, la libre jouissance des avantages que la nature leur a donnés car la liberté, la concurrence universelle, l’activité qui en résultent, peuvent seules établir entre toutes les parties et tous les membres d’un État la proportion la plus juste et l’équilibre le plus favorable à la plus grande richesse du tout. Un débouché plus facile diminue les frais, augmente le profit des exportations, et modère la dépense des importations ; un débouché qui communnique avec l’intérieur par un plus grand nombre de routes et de canaux, multiplie au profit de l’Etat les objets et les bénéfices du commerce. A ces titres, les villes de Rochefort et de Charente [1], situées au débouché d’une grande rivière navigable et qui peut le devenir encore plus, devraient, s’il était nécessaire de limiter le nombre des villes autorisées à faire le commerce des colonies, obtenir la préférence sur beaucoup d’autres.

Jusqu’à présent, l’établissement d’un département de la marine à Rochefort avait été regardé comme un obstacle aux établissements de marine marchande dans le même port Sans examiner si cette raison devait l’emporter sur l’utilité du commerce qu’on sacrifiait, du moins l’établissement auquel oe faisait ce sacrifice offrait aux provinces riveraines de la Charente un dédommagement dans les consommations inséparables de la dépense que le Roi faisait à Rochefort. La suppression ou, du moins, la réduction de l’établissement de la marine royale dam ce port prive les provinces de leur dédommagement ; il est dont juste, il est donc nécessaire de leur rendre les avantages que la nature leur avait donnés, et dont il n’y a plus aucun motif dt les priver. Il est nécessaire de remplacer le vide d’une consommation qui cesse, en ouvrant un nouveau champ à l’industrie, en lui permettant de chercher des consommateurs hors du Royaume, et de partager avec les autres sujets du Roi les bénéfices du commerce des colonies, et les bénéfices plus considérables encore dont ce commerce serait l’occasion par l’activité que cette branche nouvelle donnerait à toutes les autres.

Il faut, ou prendre ce moyen de suppléer au vide des consommations, ou se résoudre à voir dépérir le commerce et la culture, baisser les revenus des propriétaires, languir le recouvrement des revenus du Roi dans toutes les provinces que vivifiaient ces consommations. Il faut sacrifier les espérances fondées qu’on a, et qu’on doit avoir, d’étendre le commerce et les productions des provinces qu’arrose la Charente fort au delà de l’état actuel. Cette rivière n’est à présent navigable que jusqu’à Angoulême ; encore, depuis Cognac jusqu’à cette ville, la navigation est-elle difficile, embarrassée, interrompue pendant une partie de l’année. Il est possible et même aisé, non seulement de rendre cette navigation sûre et facile dans tous les temps, mais encore de la prolonger pendant un cours de près de cinquante lieues ̃de rivière, depuis Angoulême jusqu’à Civray, petite ville assez peu éloignée de Poitiers. Les plans et les devis de ce travail ont été levés et rédigés sous mes yeux par l’ingénieur de la Province, et j’ose dire que la dépense de l’exécution sera fort au-dessous des avantages qu’elle procurera. J’attends que l’ingénieur ait mis la dernière main à son travail pour avoir l’honneur de vous en rendre compte ; plus la navigation de la Charente se raprochera de sa source, plus les communications qu’elle ouvre se ramifieront dans l’intérieur, plus il deviendra utile d’ouvrir et d’étendre ses débouchés à l’extérieur ; plus son commerce intérieur acquerra d’activité, plus aussi la navigation intérieure développera les richesses naturelles de cette partie du Royaume ; plus l’État trouvera d’intérêt, plus il aura de motifs pour donner aux habitants de Rochefort, et par eux à une partie considérable du Royaume, la faculté d’user de tous leurs avantages en commerçant directement avec les colonies.

Ces raisons me paraissent à la fois si puissantes et si palpables, que j’ai peine à comprendre comment la demande des habitants de Rochefort a pu souffrir à cet égard la plus légère difficulté, Je vois cependant, par un nouveau Mémoire que vient de m’adresser le maire de cette ville, qu’on a opposé à ses demandes l’intérèt des habitants de la Rochelle et celui des fermiers généraux.

Quant à ce dernier intérêt, je n’ignore pas que, lorsqu’en d̃ifférentes occasions il a été question d’augmenter le nombre es villes auxquelles les lettres-patentes de 1717 avaient accordé la liberté de commercer directement aux colonies, les fermiers Généraux ont opposé l’augmentation de frais qui en résulterait pour leur régie, par l’obligation où ils seraient d’établir de nouveaux bureaux dans ces ports ; mais je sais aussi qu’on a évalué la force de cette objection, et qu’on n’en a pas moins, avec grande raison, accordé, depuis quinze ans, la liberté du commerce des colonies à un grand nombre de ports qui n’en jouissaient pas. On a pensé avec raison que, si les frais de régie devenaient un peu plus forts, la perception des droits augmenterait dans une plus grande proportion encore, parce que les produits des droits augmentent avec le commerce, et que le commerce s’accroit en raison des facilités de le faire. Les fermiers généraux ont appris vraisemblablement, par l’expérience, que leur intérêt bien entendu s’accordait avec l’intérêt du commerce ; et le Gouvernement a dû apprendre mieux encore que, si l’intérêt du commerce et celui de la ferme pouvaient être contraires, l’intérêt de l’État serait toujours de favoriser le commerce par préférence ; un propriétaire éclairé sait bien qu’il ne doit pas sacrifier l’amélioration de sa terre à l’intérêt momentané de son fermier.

Quant à l’intérêt prétendu des habitants de La Rochelle, il mérite, s’il est possible, encore moins de considération Qu’importe à l’Etat que le commerce soit fait par telle ou telle ville ? Ce qui lui importe, c’est que le commerce soit fait à moindres frais possibles ; que les sujets de l’État aient le débit le plus avantageux de leurs denrées, et que, par conséquent, ils aient le plus grand choix entre les acheteurs ; qu’ils se procurent les objets de leurs jouissances au meilleur marché qui soit possible ; que, par conséquent, ils aient le plus grand choix entre les vendeurs ; que les marchandises dont ils ont besoin ne soient pas surchargées de frais intermédiaires au profit de tiers. C’est ce qui arrive naturellement et de soi-même quand les routes du commerce sont libres, parce que chaque vendeur et chaque acheteur choisissent celle qui leur convient le mieux. Si les marchandises du Royaume se débouchent mieux par La Rochelle, si celles des colonies y arrivent et en sortent à moins de frais que par la voie de Rochefort, la liberté sollicitée par Rochefort ne fera rien perdre à La Rochelle ; mais si, par la nature des choses, les avantages des acheteurs et des vendeurs les attiraient par préférence à Rochefort, il serait injuste de sacrifier à l’intérêt des habitants de La Rochelle, non seulement ceux de Rochefort, qui sont comme eux Français, enfants de l’État, et qui ont les mêmes droits à la protection du souverain, mais encore ceux de la Saintonge, de l’Angoumois, du Poitou, du Limousin, qui, par leur nombre, et par leurs richesses, sont d’un tout autre poids dans la balance. Ce ne serait pas seulement une injustice, ce serait une erreur politique très funeste, et qui tendrait à sacrifier à un très petit intérêt particulier les productions et les revenus de plusieurs provinces, et à diminuer la somme des richesses de l’Etat. Cette injustice et cette erreur seraient précisément du même genre que celles par lesquelles un administrateur se refuserait à l’ouverture d’un chemin commode, plus court et plus doux, et praticable à toutes sortes de voitures, dans la crainte de nuire à quelques aubergistes placés sur une route longue, escarpée, et où le commerce ne pourrait se faire qu’à dos de mulet. Il ne s’ouvre aucune route ; il ne se creuse aucun canal, aucun port ; il ne se fait aucune amélioration dans quelque genre que ce soit, sans qu’il en résulte quelque préjudice pour quelque particulier ; mais le bien général l’emporte et doit l’emporter. Quand ce bien général exige que le particulier perde sa propriété, l’Etat doit l’en indemniser, ou plutôt remplacer cette propriété par une propriété équivalente. Quand, en conservant sa propriété, le particulier ne perd qu’un avantage accidentel, étranger à sa propriété, qui ne tenait qu’à l’usage libre que d’autres faisaient de leur propriété, et qui ne cesse que par ce même usage libre de la propriété, l’État ne lui doit pas même de dédommagement ; à plus forte raison, ne lui doit-il pas de contraindre la liberté d’autrui pour lui conserver cet avantage accidentel et passager par sa nature.

Je vous avoue que l’évidence de ces principes me paraît telle qu’il est également difficile et superflu de les démontrer. Je dois croire que vous en êtes aussi convaincu que moi, et peut-être dois-je vous prier de me pardonner l’indiscrétion avec laquelle je vous présente des réflexions dont vous ne devez pas avoir besoin et que vous ne me demandez pas. L’importance de l’objet pour l’avantage de cette province me servira d’excuse.


[1Charente = Tonnay-Charente (Charente-Maritime

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